Relations France – Algérie

Quand Alger hait la France, sa jeunesse la désire passionnément
Malgré les discours hostiles du régime algérien envers Paris, notre pays reste un eldorado pour toute une partie de la population, analyse le directeur général de l’Ofii, Didier Leschi.
Par Didier Leschi*
Publié le 15/03/2025 à 11h00

 


Messali Hadj, père du nationalisme algérien consigné en France, à Belle-Île-en-Mer, en 1959.© Keystone France/Gamma Rapho

 

On ne peut comprendre l’exacerbation des tensions avec l’Algérie si l’on s’en tient au seul récit justificatif des autorités algériennes. Ou encore à la manière dont elles instrumentalisent notre commune mémoire douloureuse, avec comme principe actif « Vous nous avez colonisés pendant cent trente-deux ans, nous avons cent trente-deux ans de droits sur vous. »
Une manière d’empêcher les jeunes générations d’avoir une vision plus nuancée de ce qu’a été la lutte pour l’indépendance. Et d’occulter le fait que l’ex-puissance coloniale est, depuis 1962, le lieu refuge des perdants du régime.
Car l’histoire de l’Algérie indépendante, jusqu’à aujourd’hui, c’est aussi ce qui leur est tu : l’histoire des luttes entre factions ponctuées d’assassinats et d’excommunications. C’est l’élimination des combattants de la première heure comme Abane Ramdane, partisan du pluralisme politique comme linguistique au sein d’une Algérie nouvelle, assassiné en 1957. Ou, pour les mêmes raisons, celle de Krim Belkacem, un des six initiateurs de l’insurrection de novembre 1954.
Un sentiment d’ouverture au monde
Mais le plus célèbre des bannis du régime autoritaire algérien fut Messali Hadj, grande figure que l’historien Benjamin Stora sortit de l’oubli. Celui qui impulsa, dès les années 1920, le combat pour l’autodétermination des Algériens mourut dans l’Oise en 1974, sans avoir pu fouler le sol de sa patrie libérée, en emportant dans la tombe la mémoire du drame que fut le massacre par milliers de ses partisans en France comme en Algérie.
L’autoritarisme qui caractérise l’Algérie d’aujourd’hui vient de loin. En 1963, Ahmed Ben Bella décida que la nationalité algérienne ne serait reconnue qu’aux personnes ayant au moins deux ascendants « musulmans ». Ce fut la manifestation juridique du refus à la fois des « Européens » et des Juifs, dont la présence était bien antérieure à l’islamisation. L’instrumentalisation d’un antijudaïsme populaire permet de dénier à Boualem Sansal le choix de son avocat parce que juif.
Alors, comment expliquer à une population de moins de 30 ans n’ayant été biberonnée qu’à une histoire officielle qui interdit l’accès aux archives des chercheurs que la France est le refuge de nombre d’opposants et de victimes économiques du système d’accaparement des richesses par une minorité légitimant ses prébendes sous couvert de rente mémorielle ?
Dans les décennies qui suivent l’indépendance vont fuir vers les bords de la Seine ceux qui espéraient l’émergence d’une société autogérée comme l’historien Mohammed Harbi (Le FLN, mirage et réalité, Syllepse, 2024) ; des féministes refusant l’enfermement que leur réserve un droit de la famille patriarcal calqué sur la charia ; des écrivains détestés parce que, en excellant en français, ils attestent que la colonisation est une dimension du passé algérien comme la romanisation est une dimension de l’histoire de France ; et les perdants économiques et sociétaux.
L’Algérie connaît une accélération des départs vers la France de centaines de milliers d’Algériens rêvant d’une vie meilleure. Quelle explication les autorités peuvent-elles en donner ? Et quelle explication peuvent-elles donner de l’émotion qui agite la société algérienne dès que l’ex-puissance coloniale annonce qu’elle pourrait diminuer le nombre des visas ? Pour les Algériens en quête de ce sésame, la France est le lieu qui donne un sentiment d’ouverture au monde. Même pour un temps limité.
Un titre de séjour pour soins
En 1968, au moment où sont signés les accords qui font débat, n’étaient présents dans notre pays que 378 000 immigrés algériens, contre près de 900 000 aujourd’hui, dont 250 000 ont obtenu la nationalité française. Et la moitié de ces immigrants est arrivée après 2000, ce qui témoigne d’une accélération. 2,5 millions de personnes, sur trois générations, ont des origines algériennes. Elles sont diverses dans leurs aspirations, leurs cultures, leurs rapports à l’islam, en rien cette « cinquième colonne » qu’espèrent mobiliser quelques influenceurs stipendiés par Alger.
Cette immigration n’est que marginalement le fait de travailleurs. En 2024, la plupart des 30 000 Algériens ayant le droit de résider en France l’ont obtenu pour des motifs familiaux. Dans la longue histoire qui lie nos deux pays, il est indéniable qu’il y eut des victimes d’un racisme odieux. Et même criminel. Il n’en reste pas moins que la société française aura été accueillante à l’égard de ceux qui fuient l’échec de leur pays natal, et les politiques publiques accompagnatrices l’attestent.
L’accès au logement social en est un exemple. Un immigré algérien sur deux y vit. Autre exemple, dans le domaine de la santé : les Algériens sont les seuls à bénéficier d’un accord leur permettant d’être pris en charge, à l’exemple des ressortissants de l’UE. Ils sont les premiers à bénéficier d’un titre de séjour pour soins. Et il leur suffit d’un an de présence régulière pour bénéficier du minimum vieillesse. Il en faut dix à des ressortissants des pays de l’ex-Indochine, où la guerre coloniale fit, pour le moins, autant de victimes que la guerre d’Algérie.
Un taux d’incarcération 7 fois supérieur
Ce désir éperdu de France est tel qu’il explique l’arrivée de plus en plus importante, au péril de leur vie, de jeunes clandestins qui traversent la Méditerranée vers l’Espagne. Plus de 10 000 en 2024. Il fait aussi partie de ce qui construit les tensions, car, hélas, trop de sans-papiers – 33 000 Algériens contrôlés en situation irrégulière en 2024 – se trouvent dans une impasse, que la prison matérialise pour trop d’entre eux qui ont basculé dans les trafics, la délinquance d’appropriation et la violence. Les Algériens représentent 20 % des étrangers détenus, soit presque le double de leur poids au sein des étrangers résidents. Et leur taux d’incarcération est 7 fois supérieur à celui des Français.
De même, si les défenseurs du refus de l’Algérie de collaborer en bonne intelligence à la gestion des flux migratoires entre nos deux pays arguent que certains hôpitaux ne pourraient fonctionner sans l’apport des médecins formés à Alger, ce que révèle surtout la présence de ces derniers, c’est qu’ils préfèrent fuir un pays où le nombre de médecins pour 1 000 habitants est 3 fois inférieur à celui de la France et qui aurait, pourtant, bien besoin d’eux.
Pour Alger, toutes ces réalités sont gênantes. Comme l’est le fait d’avoir enfanté les monstres à l’origine de la décennie noire des années 1990 et son cortège de centaines de milliers de victimes en utilisant l’islam le plus rétrograde. Pour continuer à s’enfermer dans le déni des échecs, les autorités algériennes musellent la presse, embastillent les opposants ou ceux qui osent ne pas jeûner pendant le ramadan. Et ont besoin de pousser à l’extrême les affrontements avec la France.
Il n’est pas certain que c’est en refusant l’épreuve de force que l’on aidera le peuple algérien à soulever la chape de plomb islamo-nationaliste à laquelle il souhaite échapper en votant avec ses pieds pour la France. Pour renouer avec l’espoir.

*Didier Leschi, directeur général de l’Ofii (Office français de l’immigration et de l’intégration), est l’auteur de « Ce Grand Dérangement. L’Immigration en face » (Gallimard, « Tracts », 2023).