La communauté en soi, dit Demian, est belle. Mais ce n’est pas la communauté véritable. Elle naîtra du rapprochement de certains individus et elle transformera le monde pour quelque temps. Ce qu’on appelle communauté n’est que formation grégaire. Les hommes se réfugient les uns auprès des autres parce qu’ils ont peur les uns des autres. Chacun pour soi ! les patrons pour eux, les ouvriers pour eux, les savants pour eux ! Et pourquoi ont-ils peur ? L’on a peur uniquement quand on n’est pas en accord avec soi-même. Ils ont peur parce qu’ils ne sont jamais parvenus à la connaissance d’eux-mêmes. Ils se rassemblent parce qu’ils ont peur de l’inconnu qui est en eux. Ils sentent que leurs principes sont surannés, qu’ils vivent d’après de vieilles Tables de la Loi et que ni leurs religions ni leurs morales ne répondent aux nécessités présentes. Depuis plus d’un siècle, l’Europe ne fait qu’étudier et construire des usines. On sait exactement combien il faut de grammes de poudre pour tuer un homme, mais on ne sait plus comment on prie; on ne sait même plus comment se divertir pendant une heure seulement. (…)
Autour de ce qui subsistera de nous, ou bien autour de ceux qui nous survivront, se concentrera la volonté de l’humanité, cette volonté que l’Europe a étouffée pendant si longtemps par les cris de la foire à la technique et à la science. Et il sera révélé que la volonté de l’humanité n’a jamais été celle des communautés actuelles, des États, des peuples et des églises. Mais le but que la nature tend à atteindre par l’humanité est écrit en chaque individu, en toi et en moi. (…) Quand les communautés actuelles auront disparu, alors ces courants (…), trouveront la place qui leur est nécessaire.
Hermann HESSE, Demian, 1919.