Mes frères
En dépit de mes cheveux blonds
Je suis Asiatique.
En dépit de mes yeux bleus
Je suis Africain.
Chez moi, là-bas, les arbres n’ont pas d’ombre à leur pied
Tout comme les vôtres, là-bas.
Chez moi, là-bas, le pain quotidien est dans la gueule du lion.
Et les dragons sont couchés devant les fontaines
Et l’on meurt chez moi avant la cinquantaine
Tout comme chez vous là-bas.
En dépit de mes cheveux blonds
Je suis Asiatique.
En dépit de mes yeux bleus
Je suis Africain.
Quatre-vingts pour cent des miens ne savent ni lire ni écrire
Et cheminant de bouche en bouche les poèmes deviennent chansons.
Là-bas, chez moi, les poèmes deviennent drapeaux
Tout comme chez vous, là-bas.
Nazim Hikmet
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Biographie de Nazim Hikmet (1902-1963) : Le 15 mars 2002, le ministère turc de l’intérieur a rayé des registres de l’état civil le poète engagé. Nazim Hikmet, ami de Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Pablo Neruda ou encore Miguel Angel Asturias, avait été déchu de la nationalité turque en juillet 1951 ; il est considéré désormais comme n’être jamais né. L’année précédente, une vaste campagne avait été lancée pour demander la réhabilitation du poète mort en 1963 ; un demi-million de signatures avaient été recueillies en ce sens, puis adressées au premier ministre turc, Bulent Ecevit.
Une des plus importantes figures de la littérature turque du XXe siècle et un des premiers poètes turcs à utiliser des vers plus ou moins libres, Hikmet est devenu, de son vivant, un des poètes turcs les plus connus à l’Ouest et ses travaux ont été rapidement traduits dans différentes langues. Il passa quelque 17 années en prison et baptisa la poésie le plus sanglant des arts.